Des armes dans le magasin du bordj ?
On dit que le P. de Foucauld en acceptant de recevoir des armes dans l’ermitage fortifié où il passé ses derniers
mois a été en contradiction avec ce qu’il prescrivait en 1899-1901 dans son Règlement des petits frères du Sacré-Cœur de Jésus : « Il leur est à jamais interdit de se servir
d’armes, d’en porter, d’en posséder : “Je vous ai envoyés comme des brebis parmi les loups” ; Jésus n’eut pas d’armes et mourut sans se défendre… » (Chapitre XXVIII. Charité, paix,
humilité et courage avec tous les hommes).
Il est vrai qu’à partir du mois d’août 1916 des fusils et/ou des carabines avec munitions correspondantes (« 14 carabines et 2
caisses de cartouches » lit-on dans une lettre de Foucauld à Laperrine du 30 septembre) avaient été mises en dépôt par l’autorité militaire du fort Motylinski dans ce qu’il est convenu
d’appeler « le bordj ». Mais il faut bien enregistrer ce qu’était pour le Père de Foucauld ce domicile où il s’est installé le 23 juin précédent.
Quand il décide cette construction, elle est dans sa pensée destinée à servir d’abri pour la population de Tamanrasset en cas de rezzou,
c’est-à-dire pour protéger des pillards et des voleurs, personnes et biens, notamment les modestes récoltes locales. Un puits dans la cour permet d’y avoir l’eau à 10m de profondeur. C’est donc
une bâtisse d’intérêt public, un abri communal, pourrait-on dire. Pour imaginer cette protection collective, il se rappelle avoir vu autrefois ce genre de maison commune dans le sud du Maroc, et
il l’a vu aussi dans le Touat.
Ce sont ses voisins, ceux qui devaient bénéficier de ce refuge et de cet entrepôt de vivres, qui lui ont fait remarquer que, s’il fallait
un jour s’y enfermer, il devait lui-même y venir, et d’autre part qu’il serait avantageux de trouver ce lieu non seulement habité mais muni de provisions, d’instruments, de remèdes, bref du
nécessaire pour un hébergement plus ou moins long et important. Son plan primitif se modifia en ce sens : désormais il aurait donc là son habitation personnelle avec une chapelle et une
pièce polyvalente lui servant de bibliothèque, de bureau et de chambre à coucher. Il y ferait à côté une chambre d’amis pour les hôtes de passage. Une troisième pièce serait destinée à la cuisine
et surtout servirait de magasin.
Il occupe cet ermitage fortifié à partir du 23 juin 1916. C’est dans le magasin qu’il a dû entreposer au fur et à mesure de leur arrivée
les différentes « charges » qu’il mentionne dans son carnet : blé, dattes « pour les pauvres »… Et c’est là aussi qu’il réceptionne, en provenance du
fort Motylinski, armes et munitions destinées aux quelques hommes de Tamanrasset capables de manier fusils ou carabines pour défendre ce « petit refuge » en cas d’attaque par une des
bandes, parfois armées, de tendance senoussiste qui circulent jusque dans le Hoggar.
En acceptant ce matériel dans le magasin du refuge, il ne faisait sans doute qu’aller dans le sens de l’idée suggérée par ses
voisins. Quant à lui, il ne devait pas avoir lors des menaces d’août et septembre 1916 le sentiment de transgresser ce qu’il s’était donné comme règle quand il écrivait son Règlement en 1899-1901
en de toutes autres circonstances : le dépôt dans la partie magasin, et non dans ses appartements privés, manifeste en effet que cet armement ne comportait à ses yeux aucune appropriation
personnelle.
Certes on est là à quelques mètres près, et dans une seule et même enceinte. La distinction entre les locaux de cette « minuscule
kasba » ou du « château », noms qu’il donne à son nouveau domicile, peut paraître subtile. C’est un détail, dira-t-on… Mais il peut modifier la façon de juger la
conduite de Charles de Foucauld à ce moment-là. S’il est permis d’être surpris et même choqué en la comparant sans précaution à ce qu’écrivait le petit frère Charles de Jésus de 1901, on l’est
moins quand on prend soin de faire cette comparaison en parlant de ces armes in situ.
Pierre
Sourisseau, archiviste de la Cause de Charles de Foucauld
Sources : Lettres de Charles de Foucauld à Laperrine du 1er juillet et du 30 septembre 1916 (Lettres inédites au général Laperrine, La Colombe, 1954, p. 143-145 et p.
156) – Lettre du même à sa cousine Marie de Bondy du 15 septembre 1916 (Lettres à Madame de Bondy, Desclée de Brouwer, 1966, p. 248 ou Sur les traces du Père de Foucauld, La
Colombe, 1953, p. 288) – Carnet de 1916 (Carnets de Tamanrasset 1905-1916, Nouvelle Cité, 1986, p. 393-398).
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