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29 septembre 2007 6 29 /09 /septembre /2007 09:02

L'article qui commence ci-dessous, dû aux recherches et à la plume de Jean-François Six, a été publié dans le n° 167 - juillet 2007 - du Bulletin des Amitiés Charles de Foucauld. Il sera publié dans "La Frégate" en trois parties. Son titre est : "L'AMI HENRI DUVEYRIER".

On a peu parlé d’une exposition passionnante qui a été organisée, début 2007, à la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris. Elle était consacrée aux saint-simoniens, à ces disciples de Henri de Saint-Simon qui avait fondé une sorte de religion, une utopie concrète, héritière des Lumières et de la Révolution, sœur aînée tant du socialisme que du libéralisme, zélatrice enthousiaste du Progrès, fervents de Fraternité : les saint-simoniens ont élaboré une Ligue internationale pour la paix et la liberté, ancêtre de l’ONU.

Ces fous de science et d’ingénierie cherchaient de grands espaces à défricher pour le bien commun et se sont beaucoup intéressés à l’Algérie. Et dans la vie quotidienne, ils prônaient l’égalité entre hommes et femmes ; ils s’appelaient « frères », avaient imaginé un gilet se boutonnant dans le dos – exposé à l’Arsenal -, un gilet impossible à fermer sans l’aide d’un autre « frère », signe de solidarité.

Si j’allais à cette exposition, c’était pour y retrouver quelqu’un, tout particulièrement, quelqu’un que j’avais rencontré il y a plus de cinquante ans, pour lequel j’avais toujours eu beaucoup de sympathie proche : Henri Duveyrier, un très grand ami de Charles de Foucauld… Il y était.

Un jour, peut-être, un(e) jeune chercheur(se) se lancera dans une thèse sur cette amitié entre les deux explorateurs. Une amitié profonde. Foucauld lui écrira le 2 octobre 1888 : « Votre amitié, la seule, en dehors de ma famille, que j’ai nouée depuis les trois ans que je suis à Paris, votre amitié est un de ces liens pleins de douceur qui font paraître la vie sous un jour plus serein à certaines heures ; elle m’en a déjà procuré de très heureuses. »

Comment s’étaient-ils connus ? C’est l’exploration qui les avait réunis. Parmi les grands projets que les saint-simoniens avaient tout particulièrement conçus, il y avait celui d’un chemin de fer reliant l’Algérie à l’Afrique noire à travers le Sahara.

En 1879, une Commission du Transsaharien qui comprenait Ferdinand de Lesseps est chargée d’en définir le tracé ; elle prend conseil de deux explorateurs. Le premier s’appelle Mardochée Aby Serour - le même qui accompagnera Foucauld au Maroc en 1883-84 ; il recommande d’établir le tracé à l’Ouest du Hoggar, une région plus sûre que l’Est du Hoggar. Le second, c’est Henri Duveyrier ; en mai 1859, celui-ci, à 19 ans, était parti seul vers le Hoggar ; une mission financée par les saint-simoniens de la première génération, dont Pereire ; il avait passé vingt-sept mois parmi les Touareg ; en 1864, un livre en avait été tiré : Les Touareg du Nord, qui lui avait valu la médaille d’or de la Société de Géographie de Paris ; en 1857 déjà, il avait convaincu son père, Charles Duveyrier, un « saint-simonien » éminent, disciple de Prosper Enfantin, de lui laisser faire un voyage aux confins du Sahara ; Henri avait atteint Laghouat sous la conduite d’un saint-simonien, Oscar Mac Carthy, qui aidera Foucauld à préparer son exploration au Maroc[1] ; Henri Duveyrier a rencontré à Laghouat un jeune Targui dont il a apprécié « la douceur » et il a désiré d’autant plus partir vers le Sud, vers le Hoggar, deux ans plus tard.

De Duveyrier, Casajus écrit (p.32) « Héritier […] de la candeur des saint-simoniens parmi lesquels il avait grandi, l’explorateur des pays touareg ne renoncerait jamais à voir dans la colonisation  une entreprise fraternelle. »

A la Commission du Transsaharien, Duveyrier, qui avait cultivé d’excellentes relations avec les Touareg, recommande  à l’inverse de Mac Carthy, le tracé oriental ; et c’est celui-ci qui fut choisi. En 1881, une mission, commandée par Flatters, un lieutenant-colonel peu discret, est donc envoyée pour étudier le terrain ; elle est attaqué le 16 février par les Touareg ; intense émotion en France à l’annonce du massacre ; le projet ferroviaire est abandonné [2]. Duveyrier est stupéfait de cet acte des Touareg : « Il les aimait, il n’avait qu’estime pour leur culture et même pour leur religion, mais il n’avait pas compris que ceux qui l’avaient envoyé auprès d’eux voudraient bientôt en faire des sujets et non des amis. »[3] Duveyrier, que l’opinion, en France, estime en bonne partie responsable, par ses conseils, du massacre de la mission Flatters, se met à chercher les raisons du revirement et de l’hostilité des Touareg. Il pense les trouver dans une confrérie musulmane, la Sanûsiyya, dont la propagande lui paraît extrêmement malveillante ; il enquête en 1883 dans plusieurs couvents de la confrérie et publie sur la confrérie une brochure alarmante.

Foucauld, aidé, pour préparer son exploration du Maroc, par Mac Carthy, accompagné, pour la réaliser, par Mardochée, termine celle-ci le 23 mai 1884, après onze mois de trajets. Il adresse aussitôt un premier compte-rendu à la Société de Géographie de Paris. A la réunion du 20 juin de celle-ci, Duveyrier et Charles Maunoir demandent l’admission de Foucauld parmi les membres de cette Société ; le 4 juillet, lui est délivré son diplôme d’admission. En janvier 1885, la Société de Géographie décide de lui décerner une médaille d’or.

C’est Duveyrier qui a été chargé de faire le rapport sur l’exploration réalisée par Foucauld ; il y écrira : « On ne sait ce qu’il faut le plus admirer, ou de ces résultats si beaux et si utiles, ou du dévouement, du courage et de l’abnégation ascétique grâce auxquels ce jeune officier les a obtenus. » Il ajoutera que l’explorateur avait fait là « et tenu jusqu’au bout bien plus qu’un vœu de pauvreté. » Et Duveyrier proposera à Foucauld de lire le manuscrit de Reconnaissance au Maroc : « Mon livre paraîtra dans quelques jours écrira-t-il le 24 janvier 1888 à Duveyrier. Dites-moi comment vous allez […] Laissez-moi vous assurer de ma très vive amitié, de mon grand désir de vous revoir et des pensées  de  reconnaissance  et d’affection qui me remplissent quand je songe à vous. » Foucauld est invité à déjeuner chez Duveyrier, à Sèvres, le 18 février.

Entre temps, fin octobre 1886, Foucauld s’est converti. Et Duveyrier n’y comprend rien ; il s’en inquiète : n’est-ce pas dû à une crise ? Il prévient son ami Charles Maunoir, qu’il a invité le 18 février 1888 en même temps que Foucauld, de cet état qui l’alarme : « J’éprouve une sincère affection à l’endroit de M. de Foucauld ; c’est une nature d’élite ; c’est, je le crains, un homme ou attaqué d’une maladie définitive, ou bien profondément atteint dans ses affections. Je me permets de vous écrire […] car il mérite d’être ménagé. » Le jeune converti lui a en effet écrit en lui disant qu’il faisait strictement carême : « Je vous enverrai le menu de ce que je prendrai. »

(à suivre)


[1] Le récit de ce voyage : Henri Duveyrier, Journal d’un voyage dans la province d’Alger, vient d’être publié aux Editions des Saints Calus, 2006, avec une longue introduction  passionnante de Dominique Casajus (cf. du même auteur, sur Duveyrier : Le destin d’un Saharien rebelle, Gradhiva, 33, 2002).

[2] D. Grévoz, Sahara 1830-1881. Les Mirages français et la Tragédie Flatters, Paris, l’Harmattan, 1989.

[3] Casajus, p.32.

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Published by Laurent Touchagues - dans Textes sur le Bx
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