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11 octobre 2007 4 11 /10 /octobre /2007 21:35

                         (fin de l'article de Jean-François Six, des 29 septembre et 1er octobre)

Duveyrier a-t-il répondu à cette lettre de Foucauld qui a dû lui parvenir autour de la fin mars 1892 ? Nous ne le savons pas. Duveyrier était miné par les accusations qui n’avaient cessé envers lui avec les massacres de la mission Flatters et d’autres meurtres perpétrés par les Touareg ; il connaissait aussi des déceptions sentimentales ; en 1891, le projet d’une mission d’exploration au Bornou avait avorté ; son suicide survient le 25 avril 1892. Comment Foucauld l’a-t-il appris ? On sait que Duveyrier avait désigné son ami, Charles Maunoir – avec qui Foucauld avait pris le repas chez Duveyrier en 1888, on s’en souvient – comme légataire universel ; celui-ci, dans les papiers de Duveyrier, avait retrouvé les lettres de Foucauld et lui avait écrit à Akbès pour lui demander ce qu ’il fallait en faire ; Foucauld lui avait répondu en lui demandant de les brûler ; Maunoir les avait gardées. Dans la lettre qu’il lui avait écrite, le 22 février, Foucauld remerciait Duveyrier pour « la fraternelle affection » qu’il lui avait toujours témoignée, affection qui lui est « très douce », dit-il. A la fin de sa lettre, il écrivait, parlant des réactions de sa famille à son départ en religion : « Maintenant tous les miens ont pris leur parti de me savoir ici parce qu’ils croient que c’est la vocation de Dieu qui m’a appelé ». « Prenez votre parti avec eux, cher ami à qui j’écris une lettre si fraternelle » conclut Foucauld à son interlocuteur qui, lui, ne croit pas en Dieu ni à cette  vocation-là. Cette lettre a-t-elle fait un choc sur Duveyrier ? Casajus l’avance, lui qui parle, de la part de Duveyrier envers Foucauld, d’ « une affection douloureuse » et qui termine l’introduction de son livre en disant : « Quand en février 1890, Foucauld quitta le siècle et se retira à la Trappe, je crois bien que Duveyrier ne fut pas loin de se sentir abandonné. Le 25 avril 1892, lui aussi quitta le siècle. Et le monde. » (p.40)

Par la suite, Foucauld ne parle jamais, dans ses écrits, de son ami Duveyrier ni de son suicide. Il  aurait pu, par exemple, rappeler son souvenir dans sa lettre, le 4 mai 1903 à Mgr Livinhac quand il lui écrit de « Duveyrier » : on a donné à ce village, qui était alors le terminus du chemin de fer, le nom de son ami. Rien. Etait-ce parce que ce souvenir lui était trop douloureux ? Reste que Foucauld a été « d’une certaine manière, son disciple et son continuateur par ses travaux et ses engagements dans le monde touareg. »[1]

*

*    *

Ce que nous voudrions souligner d’abord, c’est que la rencontre entre les deux hommes s’est faite par la médiation de la science dont ils étaient l’un et l’autre profondément marqués. Incroyants tous deux quand s’établissent leurs premières relations, imprégnés l’un et l’autre – Duveyrier, certes, davantage que Foucauld, mais on ne peut ignorer ou atténuer combien Foucauld était de son siècle éperdu d’explorations en tous domaines – menés tous deux par l’idéal de la « production » scientifique et du « progrès » - termes que Foucauld ne cessera d’employer jusqu’à sa mort – ce lien scientifique entre eux ne cesse pas lorsque Foucauld se convertit. Et on a vu que, s’il se permet de proposer à Duveyrier de voir Huvelin, c’est que celui-ci est lui-même un scientifique connaissant « le prix de la science. »

Les saint-simoniens voyaient dans le chemin de fer l’invention qui allait relier les peuples, transformer leurs relations, apporter la paix dans le monde. C’est pour établir le tracé d’un chemin de fer qui unirait les pays au Nord et au Sud que la mission Flatters est envoyée au Sahara. Le projet fou, abandonné   après  l’échec  de   Flatters,   reprit  corps  en  1905   « à  la  grande satisfaction de Foucauld […] pour lui, le projet s’imposait et le chemin de fer devait constituer un puissant moyen de civilisation »[2] : idée saint-simonienne par excellence. Le Progrès a beaucoup perdu du prestige qu’il avait acquis au XIX° siècle avec les Saint-Simon et Comte en France, ou Spencer en Angleterre qui veulent d’ailleurs composer la nouvelle philosophie de l’histoire appelée, à leurs yeux, par l’avènement de la grande industrie. On est loin, aujourd’hui, de l’idée qu’avait exprimée Condorcet en 1793 dans son Esquisse des progrès de l’esprit humain, selon laquelle on passerait aisément, comme d’emblée, des progrès de la connaissance au progrès de la civilisation ; loin de la conviction de Saint-Simon, certain que la politique va devenir, sur cette base, une « science positive », et amener la paix universelle entre des sociétés organisées en vue de « la production des choses utiles ». Mais ces idées avaient beaucoup marqué le jeune Foucauld entre 16 et 28 ans, entre 1874 et 1886, avaient fait de lui un adepte de la science comme Renan, un agnostique comme le positiviste Littré. Converti, Foucauld ne rompt aucunement avec la science , ses perspectives et ses méthodes ; il lui restera fidèle jusqu’à sa mort, menant une œuvre scientifique extraordinaire dont Duveyrier aurait été certainement fier.[3]

*

*    *

On voudrait aussi souligner la délicatesse de Foucauld dans son amitié avec Duveyrier. Il veut respecter son ami incroyant, ne pas le blesser ; il lui dit fortement qu’il comprend que Duveyrier ne peut comprendre la motivation de son entrée en religion et la paix qu’il connaît ; il se met à sa place : il a connu lui-même la même incroyance. Il ne cherche aucunement à le convertir ; tout en essayant de lui présenter sa foi, de lui parler de la Trinité, « mystère incompréhensible », de l’Incarnation, non pour le catéchiser mais pour lui donner la vraie raison de son entrée à la Trappe, qui est, en fin de compte, son amour  fou  envers  Jésus  et, dès lors, le  désir imprescriptible de L’imiter, de Lui ressembler. Les deux autres grands amis que Foucauld connaîtra dans sa vie, son ami d’enfance Tourdes, son ami du Sahara, Laperrine, sont l’un et l’autre chrétiens et lui survivront ; Duveyrier, est, lui, un « éloigné » de ce Jésus qu’il aime, un « éloigné » qui, plus est, se suicide, marque très douloureuse dans la vie de Foucauld, comparable sans doute à la souffrance qu’il avait connue, enfant, à la mort de son père en asile d’aliénés, ce père dont il ne parlera jamais non plus par la suite. La prière d’abandon qu’exprimera Foucauld face à un Christ abandonné par son Père s’inscrit aussi dans l’abandon qu’il a vécu face à son propre père et face à un frère aîné, morts tous deux dans la nuit.

Jean-François SIX


 

[1] Jean-Louis Triaud La Légende noire de la Sanûsiyya  (Paris, Ed. Maison des Sciences de l’homme, 1995, t.II, p.804)

[2] M. Serpette Foucauld au désert, Desclée De Brouwer, 1997, p.169 (voir pages 168-170 : Le Transsaharien).

[3] On peut se référer à la postface (par J.F.Six) du livre cité de M. Serpette, sur Foucauld et la science (pages 245 à 255).

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Published by Laurent Touchagues - dans Textes sur le Bx
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