(suite de l'article de Jean-François Six dont la première partie est du 29 septembre)
Henri Duveyrier avait dix-huit ans de plus que Charles de Foucauld et il était, pour l’explorateur du Maroc, un « maître » - c’est ainsi qu’il le nomme dans les lettres qu’il lui adresse, mais c’est en même temps pour lui un ami dont il aime « la douceur » et dont il goûte « la bonté »[1] ; meurtri par la mort de ses parents, Foucauld avait besoin de rencontrer des êtres comme Duveyrier, comme l’abbé Huvelin ou sa cousine Marie de Bondy dont il a aussi apprécié « la bonté silencieuse ». On a gardé 33 lettres de Foucauld à Duveyrier écrites avant le 16 janvier 1890, date de son entrée à Notre-Dame des Neiges et ensuite[2]. Le 1er mars, il lui dit combien il est sensible à son « affection si chaude et si constante […] Rien n’a plus de prix en ce monde que l’amitié d’un cœur comme le vôtre. » Quand il lui écrit ainsi, le 1er mars, il n’a pas encore osé dire tout de suite à Duveyrier sa décision pour ne pas le heurter ; il ne le lui explique, dans une lettre admirable, que le 24 avril : « Je suis, depuis trois mois, dans un monastère de Trappistes […] Pourquoi suis-je entré à la Trappe ? Voilà ce que votre chère amitié me demande. Par amour, par pur amour… J’aime Notre-Seigneur Jésus-Christ, bien que d’un cœur qui voudrait aimer plus et mieux, mais enfin je L’aime et je ne puis supporter de mener une vie autre que la sienne, une vie douce et honorée, quand la sienne a été la plus dure et la plus dédaignée qui fût jamais. » Et ceci où son cœur éclate, universel : « Tous les hommes sont les enfants de Dieu qui les aime infiniment : il est donc impossible d’aimer, de vouloir aimer Dieu, sans aimer, vouloir aimer les hommes. L’amour de Dieu, l’amour des hommes, c’est toute ma vie, ce sera toute ma vie, je l’espère. »
Duveyrier lui répond qu’il n’a pas la foi, que sa perspective est tout autre, une perspective qui doit être incompréhensible pour Foucauld. Celui-ci lui écrit alors, le 12 mai, lui rappelant son propre agnosticisme d’avant octobre 1886 : « Comment ne comprendrais-je pas que vous pensiez différemment de moi, bien cher ami, moi qui, il y a quatre ans, pensais comme vous ? »
Leur correspondance se poursuit tandis que Foucauld – frère Marie-Albéric – est maintenant à la Trappe d’Akbès, en Syrie : « Mon âme est dans une paix profonde », écrit-il le 11 septembre 1890 à Duveyrier dans une lettre où il décrit longuement, comme un géographe à un géographe, le lieu et la région où il habite désormais. Un an plus tard, le 14 septembre 1891, il lui redit : « Mon âme goûte une paix, un calme dont je n’avais l’idée avant d’être au couvent. Puisse Dieu en donner quelque chose à ceux que j’aime, vous savez que vous êtes cher parmi eux . » Il l’invite, le 4 décembre, à rencontrer, s’il le veut, l’abbé Huvelin pour parler de lui et avoir de ses nouvelles : « Quand vous voudrez causer de moi, vous savez que vous trouverez en M. l’abbé Huvelin, celui qui est comme mon second père, ayant perdu le mien presque à ma naissance ; c’est dire qu’il recevra avec bonheur un ami comme vous ; il sait d’ailleurs le prix de la science, car avant d’entrer dans les Ordres, il a été élève de l’Ecole Normale. »
Il lui annonce, dans cette même lettre, qu’il prononcera, le 2 février 1892, ses vœux : « On promet l’obéissance, la chasteté, la pauvreté, la stabilité dans ce monastère jusqu’à la mort. »
C’en est trop pour Duveyrier qui estime que son jeune ami est en train de faire une folie. Il lui écrit une lettre pressante le 28 décembre, essayant, peut-on penser, de le faire revenir sur sa décision. Foucauld lui répondra le 21 février 1892. C’est la 34° et dernière lettre que Foucauld écrira à son ami Duveyrier, la dernière et la plus importante par sa longueur et surtout par son contenu. Elle n’a été révélée et publiée que récemment, il y a vingt ans, dans le Bulletin Trimestriel des Amitiés Charles de Foucauld (juillet 1986) et on voudra bien s’y reporter ainsi qu’à l’excellent commentaire de P. Sourisseau.
Lettre précieuse où, en huit feuillets serrés, frère Marie-Albéric répond à son « cher et excellent ami » : « Vous n’approuvez pas, vous redoutez les vœux de religion […] Loin de moi de me choquer en quoi que ce soit de vos objections ». Il lui rappelle une fois de plus son propre passé : « Il y a six ans, j’étais aussi éloigné de la religion catholique que vous pouvez l’être, je n’avais aucune espèce de foi. »
Sa décision de « se faire trappiste » a été mûrement réfléchie. Et il essaie de lui expliquer les raisons, la « cause » de ce choix, tout en pensant que Duveyrier ne peut pas comprendre : « Cette cause, il ne me paraît pas possible que vous la compreniez, exactement éloigné comme vous l’êtes de la foi catholique, cette cause, je ne l’eusse pas comprise il y a six ans, pourtant je vais vous la dire. »
Suit une présentation, toute théologique, de l’Incarnation d’où découle pour « ceux à qui cela est possible », l’appel à « mener une vie ressemblant le plus possible à celle que Dieu mena sur la terre ; pas d’amour sans désir d’imitation . »Voilà pourquoi il est désormais trappiste.
Et il répète : « Il y a six ans, j’eusse traité cela d’imaginations, de rêves, et j’eusse regardé celui qui aurait écrit la page précédente, passez-moi le mot, comme un peu fou, sinon beaucoup…comment ai-je tant changé ? » Après un bref itinéraire de sa vie, il lui fait un récit précis de sa conversion. Il termine en l’embrassant « fraternellement ».
(à suivre)
Commentaires