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11 octobre 2007 4 11 /10 /octobre /2007 21:35

                         (fin de l'article de Jean-François Six, des 29 septembre et 1er octobre)

Duveyrier a-t-il répondu à cette lettre de Foucauld qui a dû lui parvenir autour de la fin mars 1892 ? Nous ne le savons pas. Duveyrier était miné par les accusations qui n’avaient cessé envers lui avec les massacres de la mission Flatters et d’autres meurtres perpétrés par les Touareg ; il connaissait aussi des déceptions sentimentales ; en 1891, le projet d’une mission d’exploration au Bornou avait avorté ; son suicide survient le 25 avril 1892. Comment Foucauld l’a-t-il appris ? On sait que Duveyrier avait désigné son ami, Charles Maunoir – avec qui Foucauld avait pris le repas chez Duveyrier en 1888, on s’en souvient – comme légataire universel ; celui-ci, dans les papiers de Duveyrier, avait retrouvé les lettres de Foucauld et lui avait écrit à Akbès pour lui demander ce qu ’il fallait en faire ; Foucauld lui avait répondu en lui demandant de les brûler ; Maunoir les avait gardées. Dans la lettre qu’il lui avait écrite, le 22 février, Foucauld remerciait Duveyrier pour « la fraternelle affection » qu’il lui avait toujours témoignée, affection qui lui est « très douce », dit-il. A la fin de sa lettre, il écrivait, parlant des réactions de sa famille à son départ en religion : « Maintenant tous les miens ont pris leur parti de me savoir ici parce qu’ils croient que c’est la vocation de Dieu qui m’a appelé ». « Prenez votre parti avec eux, cher ami à qui j’écris une lettre si fraternelle » conclut Foucauld à son interlocuteur qui, lui, ne croit pas en Dieu ni à cette  vocation-là. Cette lettre a-t-elle fait un choc sur Duveyrier ? Casajus l’avance, lui qui parle, de la part de Duveyrier envers Foucauld, d’ « une affection douloureuse » et qui termine l’introduction de son livre en disant : « Quand en février 1890, Foucauld quitta le siècle et se retira à la Trappe, je crois bien que Duveyrier ne fut pas loin de se sentir abandonné. Le 25 avril 1892, lui aussi quitta le siècle. Et le monde. » (p.40)

Par la suite, Foucauld ne parle jamais, dans ses écrits, de son ami Duveyrier ni de son suicide. Il  aurait pu, par exemple, rappeler son souvenir dans sa lettre, le 4 mai 1903 à Mgr Livinhac quand il lui écrit de « Duveyrier » : on a donné à ce village, qui était alors le terminus du chemin de fer, le nom de son ami. Rien. Etait-ce parce que ce souvenir lui était trop douloureux ? Reste que Foucauld a été « d’une certaine manière, son disciple et son continuateur par ses travaux et ses engagements dans le monde touareg. »[1]

*

*    *

Ce que nous voudrions souligner d’abord, c’est que la rencontre entre les deux hommes s’est faite par la médiation de la science dont ils étaient l’un et l’autre profondément marqués. Incroyants tous deux quand s’établissent leurs premières relations, imprégnés l’un et l’autre – Duveyrier, certes, davantage que Foucauld, mais on ne peut ignorer ou atténuer combien Foucauld était de son siècle éperdu d’explorations en tous domaines – menés tous deux par l’idéal de la « production » scientifique et du « progrès » - termes que Foucauld ne cessera d’employer jusqu’à sa mort – ce lien scientifique entre eux ne cesse pas lorsque Foucauld se convertit. Et on a vu que, s’il se permet de proposer à Duveyrier de voir Huvelin, c’est que celui-ci est lui-même un scientifique connaissant « le prix de la science. »

Les saint-simoniens voyaient dans le chemin de fer l’invention qui allait relier les peuples, transformer leurs relations, apporter la paix dans le monde. C’est pour établir le tracé d’un chemin de fer qui unirait les pays au Nord et au Sud que la mission Flatters est envoyée au Sahara. Le projet fou, abandonné   après  l’échec  de   Flatters,   reprit  corps  en  1905   « à  la  grande satisfaction de Foucauld […] pour lui, le projet s’imposait et le chemin de fer devait constituer un puissant moyen de civilisation »[2] : idée saint-simonienne par excellence. Le Progrès a beaucoup perdu du prestige qu’il avait acquis au XIX° siècle avec les Saint-Simon et Comte en France, ou Spencer en Angleterre qui veulent d’ailleurs composer la nouvelle philosophie de l’histoire appelée, à leurs yeux, par l’avènement de la grande industrie. On est loin, aujourd’hui, de l’idée qu’avait exprimée Condorcet en 1793 dans son Esquisse des progrès de l’esprit humain, selon laquelle on passerait aisément, comme d’emblée, des progrès de la connaissance au progrès de la civilisation ; loin de la conviction de Saint-Simon, certain que la politique va devenir, sur cette base, une « science positive », et amener la paix universelle entre des sociétés organisées en vue de « la production des choses utiles ». Mais ces idées avaient beaucoup marqué le jeune Foucauld entre 16 et 28 ans, entre 1874 et 1886, avaient fait de lui un adepte de la science comme Renan, un agnostique comme le positiviste Littré. Converti, Foucauld ne rompt aucunement avec la science , ses perspectives et ses méthodes ; il lui restera fidèle jusqu’à sa mort, menant une œuvre scientifique extraordinaire dont Duveyrier aurait été certainement fier.[3]

*

*    *

On voudrait aussi souligner la délicatesse de Foucauld dans son amitié avec Duveyrier. Il veut respecter son ami incroyant, ne pas le blesser ; il lui dit fortement qu’il comprend que Duveyrier ne peut comprendre la motivation de son entrée en religion et la paix qu’il connaît ; il se met à sa place : il a connu lui-même la même incroyance. Il ne cherche aucunement à le convertir ; tout en essayant de lui présenter sa foi, de lui parler de la Trinité, « mystère incompréhensible », de l’Incarnation, non pour le catéchiser mais pour lui donner la vraie raison de son entrée à la Trappe, qui est, en fin de compte, son amour  fou  envers  Jésus  et, dès lors, le  désir imprescriptible de L’imiter, de Lui ressembler. Les deux autres grands amis que Foucauld connaîtra dans sa vie, son ami d’enfance Tourdes, son ami du Sahara, Laperrine, sont l’un et l’autre chrétiens et lui survivront ; Duveyrier, est, lui, un « éloigné » de ce Jésus qu’il aime, un « éloigné » qui, plus est, se suicide, marque très douloureuse dans la vie de Foucauld, comparable sans doute à la souffrance qu’il avait connue, enfant, à la mort de son père en asile d’aliénés, ce père dont il ne parlera jamais non plus par la suite. La prière d’abandon qu’exprimera Foucauld face à un Christ abandonné par son Père s’inscrit aussi dans l’abandon qu’il a vécu face à son propre père et face à un frère aîné, morts tous deux dans la nuit.

Jean-François SIX


 

[1] Jean-Louis Triaud La Légende noire de la Sanûsiyya  (Paris, Ed. Maison des Sciences de l’homme, 1995, t.II, p.804)

[2] M. Serpette Foucauld au désert, Desclée De Brouwer, 1997, p.169 (voir pages 168-170 : Le Transsaharien).

[3] On peut se référer à la postface (par J.F.Six) du livre cité de M. Serpette, sur Foucauld et la science (pages 245 à 255).

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1 octobre 2007 1 01 /10 /octobre /2007 19:24

(suite de l'article de Jean-François Six dont la première partie est du 29 septembre)

Henri Duveyrier avait dix-huit ans de plus que Charles de Foucauld et il était, pour l’explorateur du Maroc, un « maître » - c’est ainsi qu’il le nomme dans les lettres qu’il lui adresse, mais c’est en même temps pour lui un ami dont il aime « la douceur » et dont il goûte « la  bonté »[1] ; meurtri par la mort de ses parents, Foucauld avait besoin de rencontrer des êtres comme Duveyrier, comme l’abbé Huvelin ou sa cousine Marie de Bondy dont il a aussi apprécié « la bonté silencieuse ». On a gardé 33 lettres de Foucauld à Duveyrier écrites avant le 16 janvier 1890, date de son entrée à Notre-Dame des Neiges et ensuite[2]. Le 1er mars, il lui dit combien il est sensible à son  « affection si chaude et si constante […] Rien n’a plus de prix en ce monde que l’amitié d’un cœur comme le vôtre. » Quand il lui écrit ainsi, le 1er mars, il n’a pas encore osé dire tout de suite à Duveyrier sa décision pour ne pas le heurter ; il ne le lui explique, dans une lettre admirable, que le 24 avril : « Je suis, depuis trois mois, dans un monastère de Trappistes […] Pourquoi suis-je entré à la Trappe ? Voilà ce que votre chère amitié me demande. Par amour, par pur amour… J’aime Notre-Seigneur Jésus-Christ, bien que d’un cœur qui voudrait aimer plus et mieux, mais enfin je L’aime et je ne puis supporter de mener une vie autre que la sienne, une vie douce et honorée, quand la sienne a été la plus dure et la plus dédaignée qui fût jamais. » Et ceci où son cœur éclate, universel : « Tous les hommes sont les enfants de Dieu qui les aime infiniment : il est donc impossible d’aimer, de vouloir aimer Dieu, sans aimer, vouloir aimer les hommes. L’amour de Dieu, l’amour des hommes, c’est toute ma vie, ce sera toute ma vie, je l’espère. »

Duveyrier lui répond qu’il n’a pas la foi, que sa perspective est tout autre, une perspective qui doit être incompréhensible pour Foucauld. Celui-ci lui écrit alors, le 12 mai, lui rappelant son propre agnosticisme d’avant octobre 1886 : « Comment ne comprendrais-je pas que vous pensiez différemment de moi, bien cher ami, moi qui, il y a quatre ans, pensais comme vous ? »

Leur correspondance se poursuit tandis que Foucauld – frère Marie-Albéric – est maintenant à la Trappe d’Akbès, en Syrie : « Mon âme est dans une paix profonde », écrit-il le 11 septembre 1890 à Duveyrier dans une lettre où il décrit longuement, comme un géographe à un géographe, le lieu et la région où il habite désormais. Un an plus tard, le 14 septembre 1891, il lui redit : « Mon âme goûte une paix, un calme dont je n’avais l’idée avant d’être au couvent. Puisse Dieu en donner quelque chose à ceux que j’aime, vous savez que vous êtes cher parmi eux . » Il l’invite, le 4 décembre, à rencontrer, s’il le veut, l’abbé Huvelin pour  parler  de  lui  et avoir  de ses nouvelles : « Quand vous voudrez causer de moi, vous savez que vous trouverez en M. l’abbé Huvelin, celui qui est comme mon second père, ayant perdu le mien presque à ma naissance ; c’est dire qu’il recevra avec bonheur un ami comme vous ; il sait d’ailleurs le prix de la science, car avant d’entrer dans les Ordres, il a été élève de l’Ecole Normale. »

Il lui annonce, dans cette même lettre, qu’il prononcera, le 2 février 1892, ses vœux : « On promet l’obéissance, la chasteté, la pauvreté, la stabilité dans ce monastère jusqu’à la mort. »

C’en est trop pour Duveyrier qui estime que son jeune ami est en train de faire une folie. Il lui écrit une lettre pressante le 28 décembre, essayant, peut-on penser, de le faire revenir sur sa décision. Foucauld lui répondra le 21 février 1892. C’est la 34° et dernière lettre que Foucauld écrira à son ami Duveyrier, la dernière et la plus importante par sa longueur et surtout par son contenu. Elle n’a été révélée et publiée que récemment, il y a vingt ans, dans le Bulletin Trimestriel des Amitiés Charles de Foucauld (juillet 1986) et on voudra bien s’y reporter ainsi qu’à l’excellent commentaire de P. Sourisseau.

Lettre précieuse où, en huit feuillets serrés, frère Marie-Albéric répond à son « cher et excellent ami » : « Vous n’approuvez pas, vous redoutez les vœux de religion […]   Loin de moi de me choquer en quoi que ce soit de vos objections ». Il lui rappelle une fois de plus son propre passé : « Il y a six ans, j’étais aussi éloigné de la religion catholique que vous pouvez l’être, je n’avais aucune espèce de foi. »

Sa décision de « se faire trappiste » a été mûrement réfléchie. Et il essaie de lui expliquer les raisons, la « cause » de ce choix, tout en pensant que Duveyrier ne peut pas comprendre : « Cette cause, il ne me paraît pas possible que vous la compreniez, exactement éloigné comme vous l’êtes de la foi catholique, cette cause, je ne l’eusse pas comprise il y a six ans, pourtant je vais vous la dire. »

Suit une présentation, toute théologique, de l’Incarnation d’où découle pour « ceux à qui cela est possible », l’appel à « mener une vie ressemblant le plus possible à celle que Dieu mena sur la terre ; pas d’amour sans désir d’imitation . »Voilà pourquoi il est désormais trappiste.

Et il répète : « Il y a six ans, j’eusse traité cela d’imaginations, de rêves, et j’eusse regardé celui qui aurait écrit la page précédente, passez-moi le mot, comme un peu fou, sinon beaucoup…comment ai-je tant changé ? » Après un bref itinéraire de sa vie, il lui fait un récit précis de sa conversion. Il termine en l’embrassant « fraternellement ».

(à suivre)



[1] Ce que souligne R. Pottier Un prince saharien méconnu, Henri Duveyrier, Paris, Plon 1938.

[2] Lettres étudiées dans le livre de R. Pottier qui a tracé de Duveyrier un portrait plutôt hagiographique ; comme il le fera pour Foucauld dans son livre La vocation saharienne du Père de Foucauld (Paris, Plon, 1939). – (L. Massignon, à qui R.Pottier avait transmis son manuscrit, en écrivait à R. Voillaume le 31 mai 1938 qu’il était « très soucieux » : « Cela commence par une “géographie mystique” du Sahara qui est tout-à-fait délirante ; et la manière dont M. Pottier se sert de la psychologie de Psichari pour éclairer la conversion de Charles de Foucauld me paraît totalement dénuée de bon sens. J’ai vu deux fois longuement M. René Pottier dont la bonne volonté est désarmante autant que son manque de style. Je n’ai pas osé lui dire trop clairement qu’il allait ridiculiser la mémoire d’un ami que je vénère, mais je lui ai demandé de supprimer mon nom dans la liste des personnalités qu’il marque au début comme ayant encouragé son dessein. Il a une particulière prédilection pour toutes les anecdotes controuvées » Et Massignon donne un exemple de l’une de ces fables   hagiographiques, ajoutant :  « Cette manière de méconnaître la vérité historique est à faire pleurer ; elle donnerait raison à ces amères confidences que j’ai entendues trop souvent : “L’Eglise n’a pas le goût de la vérité en matière d’histoire”. Pourvu qu’un récit soit édifiant, on le laisse colporter. Il y a là, dans M. René Pottier, une concession tout à fait fâcheuse à une contagion de plus en plus générale. Mon devoir professionnel d’historien est de protester en rappelant d’ailleurs la parole de Léon XIII : “Dieu n’a pas besoin de nos mensonges”. »)

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30 septembre 2007 7 30 /09 /septembre /2007 14:49

                                                                   Le mystère de la Visitation

      Il y a environ cinq ans et demi que je vous ai dit… que mon idéal était d’imiter la sainte Vierge dans le mystère de la Visitation en portant comme elle, en silence, Jésus et la pratique des vertus évangéliques, non chez sainte Élisabeth, mais parmi les peuples infidèles, afin de sanctifier ces infortunés enfants de Dieu par la présence de la sainte Eucharistie et l’exemple des vertus chrétiennes : j’ajoutais que ce qu’appelaient mes vœux était la formation d’un petit groupe d’âmes vouées à l’adoration perpétuelle du saint Sacrement et à la pratique de l’imitation de la vie cachée de Jésus

      Charles de Foucauld, « Voyageur dans la nuit, notes de spiritualité 1888-1916 », note détachée n° 198, lettre du 2 janvier 1899 à l’abbé Huvelin, éditions Nouvelle Cité, page 109.

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29 septembre 2007 6 29 /09 /septembre /2007 09:02

L'article qui commence ci-dessous, dû aux recherches et à la plume de Jean-François Six, a été publié dans le n° 167 - juillet 2007 - du Bulletin des Amitiés Charles de Foucauld. Il sera publié dans "La Frégate" en trois parties. Son titre est : "L'AMI HENRI DUVEYRIER".

On a peu parlé d’une exposition passionnante qui a été organisée, début 2007, à la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris. Elle était consacrée aux saint-simoniens, à ces disciples de Henri de Saint-Simon qui avait fondé une sorte de religion, une utopie concrète, héritière des Lumières et de la Révolution, sœur aînée tant du socialisme que du libéralisme, zélatrice enthousiaste du Progrès, fervents de Fraternité : les saint-simoniens ont élaboré une Ligue internationale pour la paix et la liberté, ancêtre de l’ONU.

Ces fous de science et d’ingénierie cherchaient de grands espaces à défricher pour le bien commun et se sont beaucoup intéressés à l’Algérie. Et dans la vie quotidienne, ils prônaient l’égalité entre hommes et femmes ; ils s’appelaient « frères », avaient imaginé un gilet se boutonnant dans le dos – exposé à l’Arsenal -, un gilet impossible à fermer sans l’aide d’un autre « frère », signe de solidarité.

Si j’allais à cette exposition, c’était pour y retrouver quelqu’un, tout particulièrement, quelqu’un que j’avais rencontré il y a plus de cinquante ans, pour lequel j’avais toujours eu beaucoup de sympathie proche : Henri Duveyrier, un très grand ami de Charles de Foucauld… Il y était.

Un jour, peut-être, un(e) jeune chercheur(se) se lancera dans une thèse sur cette amitié entre les deux explorateurs. Une amitié profonde. Foucauld lui écrira le 2 octobre 1888 : « Votre amitié, la seule, en dehors de ma famille, que j’ai nouée depuis les trois ans que je suis à Paris, votre amitié est un de ces liens pleins de douceur qui font paraître la vie sous un jour plus serein à certaines heures ; elle m’en a déjà procuré de très heureuses. »

Comment s’étaient-ils connus ? C’est l’exploration qui les avait réunis. Parmi les grands projets que les saint-simoniens avaient tout particulièrement conçus, il y avait celui d’un chemin de fer reliant l’Algérie à l’Afrique noire à travers le Sahara.

En 1879, une Commission du Transsaharien qui comprenait Ferdinand de Lesseps est chargée d’en définir le tracé ; elle prend conseil de deux explorateurs. Le premier s’appelle Mardochée Aby Serour - le même qui accompagnera Foucauld au Maroc en 1883-84 ; il recommande d’établir le tracé à l’Ouest du Hoggar, une région plus sûre que l’Est du Hoggar. Le second, c’est Henri Duveyrier ; en mai 1859, celui-ci, à 19 ans, était parti seul vers le Hoggar ; une mission financée par les saint-simoniens de la première génération, dont Pereire ; il avait passé vingt-sept mois parmi les Touareg ; en 1864, un livre en avait été tiré : Les Touareg du Nord, qui lui avait valu la médaille d’or de la Société de Géographie de Paris ; en 1857 déjà, il avait convaincu son père, Charles Duveyrier, un « saint-simonien » éminent, disciple de Prosper Enfantin, de lui laisser faire un voyage aux confins du Sahara ; Henri avait atteint Laghouat sous la conduite d’un saint-simonien, Oscar Mac Carthy, qui aidera Foucauld à préparer son exploration au Maroc[1] ; Henri Duveyrier a rencontré à Laghouat un jeune Targui dont il a apprécié « la douceur » et il a désiré d’autant plus partir vers le Sud, vers le Hoggar, deux ans plus tard.

De Duveyrier, Casajus écrit (p.32) « Héritier […] de la candeur des saint-simoniens parmi lesquels il avait grandi, l’explorateur des pays touareg ne renoncerait jamais à voir dans la colonisation  une entreprise fraternelle. »

A la Commission du Transsaharien, Duveyrier, qui avait cultivé d’excellentes relations avec les Touareg, recommande  à l’inverse de Mac Carthy, le tracé oriental ; et c’est celui-ci qui fut choisi. En 1881, une mission, commandée par Flatters, un lieutenant-colonel peu discret, est donc envoyée pour étudier le terrain ; elle est attaqué le 16 février par les Touareg ; intense émotion en France à l’annonce du massacre ; le projet ferroviaire est abandonné [2]. Duveyrier est stupéfait de cet acte des Touareg : « Il les aimait, il n’avait qu’estime pour leur culture et même pour leur religion, mais il n’avait pas compris que ceux qui l’avaient envoyé auprès d’eux voudraient bientôt en faire des sujets et non des amis. »[3] Duveyrier, que l’opinion, en France, estime en bonne partie responsable, par ses conseils, du massacre de la mission Flatters, se met à chercher les raisons du revirement et de l’hostilité des Touareg. Il pense les trouver dans une confrérie musulmane, la Sanûsiyya, dont la propagande lui paraît extrêmement malveillante ; il enquête en 1883 dans plusieurs couvents de la confrérie et publie sur la confrérie une brochure alarmante.

Foucauld, aidé, pour préparer son exploration du Maroc, par Mac Carthy, accompagné, pour la réaliser, par Mardochée, termine celle-ci le 23 mai 1884, après onze mois de trajets. Il adresse aussitôt un premier compte-rendu à la Société de Géographie de Paris. A la réunion du 20 juin de celle-ci, Duveyrier et Charles Maunoir demandent l’admission de Foucauld parmi les membres de cette Société ; le 4 juillet, lui est délivré son diplôme d’admission. En janvier 1885, la Société de Géographie décide de lui décerner une médaille d’or.

C’est Duveyrier qui a été chargé de faire le rapport sur l’exploration réalisée par Foucauld ; il y écrira : « On ne sait ce qu’il faut le plus admirer, ou de ces résultats si beaux et si utiles, ou du dévouement, du courage et de l’abnégation ascétique grâce auxquels ce jeune officier les a obtenus. » Il ajoutera que l’explorateur avait fait là « et tenu jusqu’au bout bien plus qu’un vœu de pauvreté. » Et Duveyrier proposera à Foucauld de lire le manuscrit de Reconnaissance au Maroc : « Mon livre paraîtra dans quelques jours écrira-t-il le 24 janvier 1888 à Duveyrier. Dites-moi comment vous allez […] Laissez-moi vous assurer de ma très vive amitié, de mon grand désir de vous revoir et des pensées  de  reconnaissance  et d’affection qui me remplissent quand je songe à vous. » Foucauld est invité à déjeuner chez Duveyrier, à Sèvres, le 18 février.

Entre temps, fin octobre 1886, Foucauld s’est converti. Et Duveyrier n’y comprend rien ; il s’en inquiète : n’est-ce pas dû à une crise ? Il prévient son ami Charles Maunoir, qu’il a invité le 18 février 1888 en même temps que Foucauld, de cet état qui l’alarme : « J’éprouve une sincère affection à l’endroit de M. de Foucauld ; c’est une nature d’élite ; c’est, je le crains, un homme ou attaqué d’une maladie définitive, ou bien profondément atteint dans ses affections. Je me permets de vous écrire […] car il mérite d’être ménagé. » Le jeune converti lui a en effet écrit en lui disant qu’il faisait strictement carême : « Je vous enverrai le menu de ce que je prendrai. »

(à suivre)


[1] Le récit de ce voyage : Henri Duveyrier, Journal d’un voyage dans la province d’Alger, vient d’être publié aux Editions des Saints Calus, 2006, avec une longue introduction  passionnante de Dominique Casajus (cf. du même auteur, sur Duveyrier : Le destin d’un Saharien rebelle, Gradhiva, 33, 2002).

[2] D. Grévoz, Sahara 1830-1881. Les Mirages français et la Tragédie Flatters, Paris, l’Harmattan, 1989.

[3] Casajus, p.32.

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28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 16:28

                                                                       … par miséricorde

     Á l’exemple de Notre-Seigneur Jésus, faisons, autant que nous le permettent l’obéissance à Dieu et les moyens qu’il nous donne, du bien aux cœurs et aux corps de tous les hommes, en les consolant et les soulageant : faisons-le, comme lui, par miséricorde ; mais, comme lui, bien plus encore par miséricorde pour les âmes à qui les bienfaits font tant de bien, que pour les cœurs et les corps (bien que nous devions une profonde miséricorde aux cœurs et aux corps des membres de Jésus).

      Charles de Foucauld, « Voyageur dans la nuit, notes de spiritualité 1888-1916 », note détachée n° 183, éditions Nouvelle Cité, page 108.

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26 septembre 2007 3 26 /09 /septembre /2007 21:26
 

Spectacle sur Charles de foucauld : "Comme un voyageur dans la nuit"


Un spectacle de et avec Bruno Durand et Benoît Weeger

COMME UN VOYAGEUR DANS LA NUIT

Charles de Foucauld

Une évocation musicale, théâtrale et visuelle

Les 27, 28 et 29 septembre à 20 h 30 - Le dimanche 30 à 17 h 00

Espace Bernanos

4, rue du Havre - Paris 9ème - M° Saint-Lazare ou Havre-Caumartin

Pour en savoir plus télécharger le tract

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26 septembre 2007 3 26 /09 /septembre /2007 21:12

Autre poème de Charles de Foucauld

 

De plus en plus le ciel m’attire,

J’en suis toujours plus affamé !

Pour faire cesser mon martyre,

Appelle-moi, mon Bien-Aimé !

Mets un terme à la longue attente

D’un cœur de ta soif dévoré ;

Que j’aille repliant ma tente,

Á toi, mon époux adoré !

Qu’avec toi mon âme enlacée

Par le plus pur des purs amours

Sur ton cœur se sente pressée

Et que ce soit toujours, toujours !

           

          Charles de Foucauld, « Voyageur dans la nuit, notes de spiritualité 1888-1916 », note détachée n° 67, éditions Nouvelle Cité, pages 58-59.

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25 septembre 2007 2 25 /09 /septembre /2007 21:35

                                             Un poème de Charles de Foucauld

Mon Dieu, puisque la main divine

Couronne mon front de douleurs,

Laisse-moi baiser chaque épine

Que m’offrira ton divin Cœur.

 

Si mes larmes tombent brûlantes,

Si mon corps se traîne épuisé,

Mon Dieu, que mes lèvres tremblantes

Chantent ton amour méprisé.

 

Que mon âme comme une lyre,

Vibrant sous la main de Jésus,

Bénisse toujours le martyre

Qui la rapproche des élus.

 

Mon Dieu, là-haut, la jouissance :

Ici-bas l’aimer, le bénir ;

L’aimer jusque dans la souffrance,

            L’aimer toujours … et puis… mourir.           

      

    Charles de Foucauld, « Voyageur dans la nuit, notes de spiritualité 1888-1916 », note détachée n° 62, éditions Nouvelle Cité, page 56.

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24 septembre 2007 1 24 /09 /septembre /2007 20:50

                                                      Pense que tu dois mourir martyr

Ta pensée de la mort. Pense que tu dois mourir martyr, dépouillé de tout, étendu à terre nu, méconnaissable, couvert de sang et de blessures, violemment et douloureusement tué… et désire que ce soit aujourd’hui… Pour que je te fasse cette grâce infinie, sois fidèle à veiller et à porter la croix. – Considère que c’est à cette mort que doit aboutir toute ta vie : vois par là le peu d’importance de bien des choses. Pense souvent à cette mort pour t’y préparer et pour juger les choses à leur vraie valeur.

      Charles de Foucauld, « Voyageur dans la nuit, notes de spiritualité 1888-1916 », extrait df la note détachée n° 6, éditions Nouvelle Cité, page 35.

 

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23 septembre 2007 7 23 /09 /septembre /2007 20:19

                                                              Ce qu’il faut lire

      Qu’on se borne à ces lectures. Il importe presqu’autant de ne pas lire d’auteurs médiocres que d’en lire d’excellents : on devient semblable à ceux avec qui on vit : vivez familièrement avec un grand saint et un grand esprit, votre cœur deviendra chaud comme le sien, votre foi vive comme la sienne, votre esprit s’élèvera à la suite du sien… lisez des auteurs de sainteté et d’esprit médiocre, votre cœur et votre foi se refroidiront, votre esprit s’abaissera avec le leurs… - Mettez de l’orge au moulin, vous aurez de la farine d’orge, mettez-y du froment, vous aurez de la farine de froment… Ainsi des lectures : la lecture des grands saints et des grands docteurs vous remplira de pensées excellentes, la lecture des médiocres vous remplira de pensées médiocres… N’ayons donc aucune relation avec les auteurs de sainteté médiocre : ne vivons qu’avec les grands saints et les grands esprits.

      Charles de Foucauld, « Voyageur dans la nuit, notes de spiritualité 1888-1916 », note détachée n° 14, éditions Nouvelle Cité, pages 38-39.

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Published by Laurent Touchagues - dans Textes du Bx
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